Le 6 mars 2025, la FIFA et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) publient une Socioeconomic Impact Analysis de la Coupe du monde 2026, premier Mondial à 48 équipes, organisé conjointement par les États-Unis, le Canada et le Mexique. Le document, réalisé avec le cabinet Oxford Economics, avance des chiffres spectaculaires. Un an plus tard, à quelques jours du coup d’envoi, ces promesses sont publiquement contestées par des économistes spécialisés et par des banques comme Goldman Sachs et Saxo. Que valent réellement ces estimations ? Voici ce que disent les sources, et ce qu’en pensent les critiques.
Affirmation
Source & date
Ce qu’en disent les critiques
30,5 Md$ de production brute aux États-Unis FIFA-OMC / Oxford Economics, mars 2025 V. Matheson (Holy Cross) : l’impact réel sera « une fraction » de ce qui est annoncé. Jusqu’à 40,9 Md$ de PIB mondial FIFA-OMC, mars 2025 Goldman Sachs : effet long terme « statistiquement insignifiant », proche de zéro. 824 000 emplois ETP créés (dont 185 000 aux USA) FIFA-OMC, mars 2025 Emplois en grande partie temporaires et saisonniers, limités à la durée de l’événement. Boom touristique et hôtelier attendu Narratif promotionnel des villes hôtes Enquête AHLA (mai 2026) : ~80 % des hôtels sondés sous leurs prévisions de réservation. ~11 Md$ de revenus FIFA sur le cycle 2023-2026 Budget FIFA 2023-2026 (révisé à la hausse) Une large part des recettes reste dans les caisses de l’organisateur, pas dans l’économie locale.
Les promesses de la FIFA et de l’OMC #
L’étude conjointe FIFA-OMC, fruit d’un protocole d’accord signé en septembre 2022 entre le président de la FIFA Gianni Infantino et la directrice générale de l’OMC Ngozi Okonjo-Iweala, dresse un tableau résolument optimiste. Selon ses estimations, la Coupe du monde 2026 pourrait générer jusqu’à 40,9 milliards de dollars de PIB à l’échelle mondiale, produire 8,28 milliards de dollars de bénéfices sociaux et soutenir la création de près de 824 000 emplois en équivalent temps plein (ETP).
Le détail par pays hôte est tout aussi mis en avant. Pour les seuls États-Unis, qui accueillent la majorité des matchs, Oxford Economics estime 185 000 emplois ETP, une production brute (gross output) de 30,5 milliards de dollars et une contribution au PIB de 17,2 milliards de dollars. C’est ce chiffre de 30,5 milliards qui circule le plus dans la presse économique. L’impact économique brut cumulé sur les trois nations hôtes est, lui, estimé à environ 80 milliards de dollars.
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À ces estimations s’ajoutent les revenus propres de la FIFA. L’organisation table sur environ 11 milliards de dollars de recettes pour le cycle commercial 2023-2026 — un budget initial déjà revu à la hausse à plusieurs reprises, porté notamment par les droits TV, les droits marketing et la billetterie. La Coupe du monde 2026 serait, selon les projections, la plus lucrative de l’histoire pour l’instance, avec des revenus liés au seul tournoi dépassant les 10,9 milliards de dollars.
La méthodologie en question #
Les chiffres de la FIFA ne sont pas faux en soi : ils résultent d’un modèle d’impact économique standard, qui agrège des contributions directes (dépenses des spectateurs, organisation), indirectes (fournisseurs) et induites (effets d’entraînement sur le reste de l’économie). C’est précisément ce mécanisme d’addition que contestent de nombreux économistes : il tend à gonfler le résultat final via des multiplicateurs généreux et il ne soustrait pas ce qui aurait eu lieu de toute façon.
Le point critique est celui de la substitution. Une part importante de l’« impact » correspond non pas à de la création de richesse nouvelle, mais à un simple déplacement de consommation. Les dollars dépensés par les supporters dans les grandes villes hôtes remplacent souvent des ventes qui auraient eu lieu malgré tout pendant la haute saison touristique estivale. Pire : certains touristes habituels évitent les villes hôtes pendant l’événement, ce qui crée un « tourisme déplacé » que les modèles promotionnels ignorent généralement.
L’écart se vérifie déjà sur le terrain. En mai 2026, une enquête de l’American Hotel and Lodging Association (AHLA) portant sur plus de 200 hôtels dans les 11 villes hôtes américaines révèle que près de 80 % d’entre eux affichent des réservations en deçà de leurs prévisions initiales. Les hôteliers citent les difficultés d’obtention de visas pour les visiteurs étrangers, les tensions géopolitiques et le niveau élevé des prix des billets et des voyages. Certains professionnels américains vont jusqu’à qualifier l’événement de « non-event » pour leur activité.
Ce que dit la recherche sur les méga-événements #
La littérature économique sur les grands événements sportifs est, depuis des décennies, remarquablement convergente — et nettement moins enthousiaste que les études commandées par les organisateurs. Les économistes du sport observent de façon récurrente que les méga-événements sous-performent systématiquement les retombées annoncées en amont.
Goldman Sachs a analysé les données de PIB de toutes les Coupes du monde depuis 1982. Sa conclusion est sans ambiguïté : accueillir le tournoi produit un effet « marginalement positif mais statistiquement insignifiant » sur la production réelle, avec un impact de long terme effectivement nul. Autrement dit, la corrélation entre organisation d’un Mondial et croissance durable ne ressort pas des chiffres historiques.
L’impact économique de la Coupe du monde pour les États-Unis sera probablement une fraction de ce qui était annoncé.
Les analyses d’Oxford Economics et de Saxo aboutissent à une nuance importante, y compris du côté des modélisateurs : une partie de la croissance se matérialisera bien cet été, mais elle sera temporaire, localisée et, pour la première économie mondiale, à peine perceptible à l’échelle agrégée. Saxo qualifie d’ailleurs le Mondial 2026 d’« événement macro à impacts micro » — un événement gigantesque par sa portée médiatique, mais dont les effets restent confinés à certains secteurs et à certaines zones.
Effet temporaire
Effet localisé
Effet de substitution
Il faut toutefois nuancer la critique elle-même. Les économistes ne nient pas tout effet : certains commerces, le secteur de la restauration, du transport ou des fan-zones connaîtront une activité réelle et mesurable. Et les bénéfices intangibles — rayonnement, image, infrastructures éventuellement réutilisables — sont par nature difficiles à chiffrer, ce qui ne signifie pas qu’ils sont nuls. Le débat porte donc moins sur l’existence de retombées que sur leur ampleur et leur durabilité.
Verdict nuancé #
Les chiffres de la FIFA et de l’OMC — 30,5 milliards de dollars de production brute aux États-Unis, jusqu’à 40,9 milliards de PIB mondial, 824 000 emplois ETP — sont réels en tant que projections d’un modèle, et publiés par des institutions identifiables avec une méthodologie explicite. Ils ne relèvent pas de l’invention. Mais ils décrivent un plafond théorique, calculé selon une approche favorable à l’organisateur, et non un résultat constaté.
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Ce qui est crédible
- Une activité réelle et mesurable dans certains secteurs (restauration, transport, fan-zones)
- Des revenus records pour la FIFA, eux bien documentés
- Des bénéfices d’image difficiles à chiffrer mais non nuls
Ce qui est à relativiser
- L’impact de long terme sur le PIB, jugé proche de zéro par Goldman Sachs
- Les emplois, en large part temporaires et non permanents
- Le boom hôtelier annoncé, déjà démenti par 80 % des hôtels US sondés
Notre verdict : chiffres exacts dans leur source, mais à manier avec une grande prudence dans leur interprétation. Présenter les 30,5 milliards de dollars ou les 824 000 emplois comme un gain net acquis pour l’économie serait trompeur. Les présenter comme purement fictifs le serait tout autant. La lecture honnête se situe entre les deux : un événement au retentissement mondial immense, dont les retombées économiques concrètes seront probablement bien plus modestes, temporaires et inégalement réparties que ne le suggèrent les communiqués officiels.
Questions fréquentes #
D’où viennent les chiffres de 30,5 Md$ et 824 000 emplois ?
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Ces chiffres sont-ils faux ?
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Pourquoi les économistes sont-ils sceptiques ?
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Que disent déjà les hôtels des villes hôtes ?
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Qui gagne vraiment de l’argent avec la Coupe du monde ?
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Sources : FIFA, presse économique et études citées. Article mis à jour régulièrement.